L’éveil de votre enfant selon Chantal de Truchis-Leneveu : ses principes traduits en gestes quotidiens

eveil de votre enfant interview de chantal de truchis leneveu psychologue

Vous cherchez des repères fiables pour votre bébé, pas une théorie abstraite à dix niveaux de lecture. Chantal de Truchis-Leneveu, psychologue de la petite enfance, a structuré sa pensée dans L’Éveil de votre enfant, paru en 2003 et réédité en 2021 chez Albin Michel (320 pages, collection Bibliothèque de la Famille). Ce qui suit restitue ses grandes convictions – liberté de mouvement, accueil des émotions, soins comme moments d’échange – et les traduit en gestes que vous pouvez mettre en place dès cette semaine.

Une psychologue ancrée dans le terrain

Chantal de Truchis-Leneveu a travaillé en consultation de pédiatrie, intervient en crèche et forme des professionnels de la petite enfance. Mère de deux enfants, elle s’adresse aux nouveaux parents à partir d’une posture précise : non pas leur dicter la bonne façon de faire, mais leur proposer les bases d’une éducation fondée sur le plaisir partagé et la confiance – en soi et en l’enfant.

Ce positionnement compte. Il signifie que ses conseils ne sont pas des injonctions à appliquer à la lettre, mais des pistes pour observer et comprendre ce que votre enfant vit et cherche à faire. La question n’est pas « est-ce que je fais bien ? » mais « qu’est-ce que je vois, là, maintenant ? ».

Laisser le corps explorer : la liberté de mouvement

C’est l’un des axes les plus structurants de son approche. Chantal de Truchis-Leneveu consacre un chapitre entier à la liberté de mouvement, et un autre aux jouets et à l’aménagement de l’espace – deux sujets qu’elle traite comme les deux faces d’une même réalité.

L’idée centrale : un bébé posé sur une surface au sol, avec suffisamment d’espace pour bouger librement, construit son développement moteur à son propre rythme. Chaque stade – se retourner, s’asseoir, ramper, se lever – se prépare depuis le stade précédent. Multiplier les équipements qui maintiennent l’enfant dans une posture qu’il n’a pas encore acquise seul (transat, trotteur, siège qui assoit un bébé trop tôt) peut court-circuiter ce processus. Ce n’est pas une question de mal faire : c’est une habitude très répandue, souvent encouragée par les fabricants.

Pour les jouets, la logique est similaire. L’objet qui retient l’attention d’un nouveau-né n’est pas le même que celui qui occupera un enfant de plusieurs mois. Ce qui stimule, c’est ce qui correspond au stade de développement de l’enfant à ce moment précis – pas ce qui est présenté comme « éducatif » sur la boîte. Observer ce que votre enfant cherche à saisir, à explorer, à porter à la bouche, vous donnera plus d’informations qu’une étiquette.

Les émotions de bébé méritent d’être entendues

Chantal de Truchis-Leneveu consacre un chapitre au droit à l’émotion. Le principe peut sembler évident, mais dans la pratique, il bouscule beaucoup de réflexes.

Quand un bébé pleure, la tentation naturelle est de le distraire, de minimiser, ou de chercher à faire cesser les pleurs le plus vite possible. Ce réflexe est compréhensible – les pleurs sont épuisants, déstabilisants. Mais pour Chantal de Truchis-Leneveu, les pleurs, la colère ou la peur d’un enfant ne sont pas des comportements à corriger. Ce sont des états à reconnaître.

Concrètement, cela signifie nommer ce que l’enfant semble ressentir – « tu es fatigué », « ça t’a fait peur » – sans chercher à le convaincre que ce n’est pas grave. Un enfant dont les émotions sont reconnues apprend progressivement à les traverser. Un enfant qu’on distrait systématiquement apprend surtout que ce qu’il ressent n’a pas de place. Cette idée rejoint d’ailleurs une réflexion plus large sur la façon dont les adultes traitent ce que les enfants expriment et ce qu’on choisit d’entendre ou d’éteindre.

Le change, le bain, le repas : des moments d’éveil à part entière

Les soins quotidiens prennent un chapitre entier dans le livre. Chantal de Truchis-Leneveu y voit des moments de développement à part entière, pas des contraintes logistiques à expédier entre deux siestes.

Ce qui change, c’est l’attitude : regarder l’enfant pendant le change plutôt que de regarder ailleurs, lui annoncer ce qu’on s’apprête à faire, lui laisser le temps de répondre – un sourire, un mouvement, un son. Ces échanges brefs sont de la communication réelle. Ils apprennent à l’enfant que ses réactions comptent et que le monde répond.

Ce que vous pouvez mettre en place cette semaine

  • Créer un espace au sol sécurisé où votre enfant peut bouger librement (couverture ferme, quelques objets à portée, sans surstimulation)
  • Pendant le change ou le bain, nommer ce que vous faites et regarder votre enfant entre chaque geste
  • La prochaine fois que votre bébé pleure ou s’énerve, nommer l’émotion à voix haute avant d’intervenir – « tu es en colère », « tu as eu peur » – même si ça vous semble bizarre au début
  • Observer ce que votre enfant cherche réellement à attraper ou explorer, plutôt que de proposer le jouet qui traîne à portée

Le plaisir partagé comme fil conducteur

Tous ces principes tiennent ensemble par une même philosophie : faire confiance aux capacités de l’enfant, et faire confiance à ses propres intuitions de parent. Chantal de Truchis-Leneveu ne propose pas une méthode à suivre point par point. Elle propose une posture – celle d’un adulte qui observe, qui répond, qui prend plaisir à ce qu’il voit plutôt que de vérifier s’il fait juste.

La vie sociale de bébé entre dans cette logique. Exposer un jeune enfant aux autres – famille, autres enfants, environnements nouveaux – c’est lui offrir des occasions d’expérimenter, pas le soumettre à une stimulation. La nuance tient au rythme et à la disponibilité de l’adulte qui accompagne. Un enfant qu’on laisse observer à son propre rythme, qu’on ne force pas à interagir, apprend à faire confiance à ses propres perceptions. C’est d’ailleurs ce même principe de confiance dans le temps de l’enfant qui fait qu’un jeu libre et ouvert soutient mieux le développement qu’une activité trop cadrée.

Le livre se referme sur un chapitre intitulé « Et pour nous » – les parents. Le message est lisible : bien accompagner un enfant passe aussi par prendre soin de sa propre disponibilité, de sa propre fatigue, de ses propres émotions. Ce n’est pas de l’idéalisme, c’est du pragmatisme.


À noter : Les principes exposés ici s’adressent au développement d’un enfant sans besoins spécifiques identifiés. Si votre enfant présente un retard de développement, une hypersensibilité marquée ou tout signe qui vous interroge, les préconisations générales d’un livre – aussi utile soit-il – ne remplacent pas un accompagnement par un professionnel de santé (pédiatre, psychomotricien, neuropédiatre). Les conseils sur l’aménagement de l’espace supposent aussi un logement qui le permet : si ce n’est pas votre cas, les principes sur l’accueil des émotions et la qualité de présence pendant les soins restent entièrement applicables, quelles que soient vos contraintes de logement.