La domination adulte : réflexions sur l’adultisme et ses effets

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On interroge rarement le pouvoir que les adultes exercent sur les enfants. Ce pouvoir est si ancré dans les habitudes familiales, scolaires et institutionnelles qu’il passe pour naturel – voire nécessaire. Pourtant, depuis les années 1970, un concept tente de le nommer et de l’analyser : l’adultisme.

Adultisme : origine et définition d’un concept méconnu

Le terme a été forgé en 1978 par Jack Flasher, dans un article publié dans la revue Adolescence (vol. 13, n°51, p. 517-523). Flasher y désignait l’abus de pouvoir que les adultes exercent sur les enfants et les jeunes, en s’appuyant sur leur statut d’adulte plutôt que sur des raisons fondées.

En français, le mot existait dès les années 1930, mais avec un sens différent – il désignait alors un comportement d’enfant qui « singeait » l’adulte. C’est l’acception américaine des années 1970 qui a redéfini le concept tel qu’on l’utilise aujourd’hui.

En 1995, John Bell a proposé la définition la plus citée : l’adultisme recouvre « les comportements et attitudes fondés sur les hypothèses que les adultes sont meilleurs que les jeunes, et autorisés à agir sur eux sans leur accord. » Cette définition pointe deux choses distinctes : une croyance de supériorité, et une pratique de contrôle unilatéral.

Ce n’est pas une critique de l’autorité en soi, ni un plaidoyer pour laisser un enfant de 7 ans décider seul de tout. C’est une mise en question du réflexe qui consiste à agir sur les jeunes sans les consulter, simplement parce qu’ils sont jeunes.

Comment l’adultisme s’exerce-t-il au quotidien?

Les manifestations les plus courantes sont souvent les plus banalisées. Un adulte coupe la parole à un enfant sans s’en excuser. On répond « parce que je l’ai dit » sans autre explication. On décide du coiffeur, du médecin, de l’emploi du temps sans demander l’avis de l’enfant concerné – même quand il est en âge de l’exprimer clairement.

À l’école, cela prend d’autres formes. Un élève qui conteste une règle est perçu comme « difficile » plutôt que comme quelqu’un qui pense. Les décisions sur les rythmes scolaires, les règles de vie en classe ou les sanctions se prennent sans consultation des premiers intéressés. L’espace dédié aux parents dans une école rennaise illustre bien comment l’institution scolaire pense souvent aux adultes avant de penser aux élèves eux-mêmes.

Les comportements adultistes ont été identifiés non seulement chez les parents, mais aussi chez les enseignants, les médecins pédiatres, les travailleurs sociaux et les professionnels de santé mentale. Le dénominateur commun : le statut d’adulte suffit à justifier la décision, sans que la compétence ou la pertinence de cette décision soit questionnée.

Ce qui rend ces comportements difficiles à détecter, c’est qu’ils s’accompagnent souvent d’une intention bienveillante. « Je sais ce qui est bien pour toi » reste une forme de domination, même quand elle est sincère.

L’adultisme produit des effets comparables à ceux du racisme ou du sexisme

Cette comparaison peut sembler excessive au premier abord. Elle mérite pourtant d’être prise au sérieux. Les chercheurs qui travaillent sur l’adultisme considèrent qu’il laisse des traces psychologiques et sociales comparables à celles des autres discriminations systémiques, comme le racisme ou le sexisme.

Les mécanismes sont similaires : infériorisation d’un groupe sur la base d’une caractéristique innée (l’âge), déni de compétences, exclusion des espaces de décision, intériorisation de cette infériorité par les victimes elles-mêmes. Un enfant réprimé systématiquement pour avoir exprimé un avis apprend vite à ne plus en avoir – ou à le taire.

Cette intériorisation a des effets durables. Des adultes témoignent encore à 30 ou 40 ans d’une difficulté à s’exprimer en réunion, à défendre leurs positions face à une figure d’autorité, ou à croire que leur avis compte. Ces schémas s’installent tôt.

L’adultisme n’est pas équivalent au racisme en termes d’enjeux historiques ou structurels – mais les mécanismes de domination et leurs traces psychologiques se ressemblent assez pour que la comparaison soit analytiquement utile, pas provocatrice.

Pourquoi l’adultisme reste-t-il si peu contesté dans nos sociétés?

Plusieurs raisons expliquent cette normalisation. D’abord, tous les adultes ont été enfants, ce qui crée une illusion de légitimité : « on m’a élevé comme ça, ça m’a bien réussi. » Cette logique efface les dommages qui ne sont pas spectaculaires mais réels.

Ensuite, le droit lui-même organise la minorité juridique des enfants. En France, un mineur ne peut signer un contrat, voter, ni témoigner dans les mêmes conditions qu’un adulte. Ces protections légitimes créent aussi un cadre où le contrôle adulte est perçu comme structurellement normal, même au-delà de ce que la protection exige.

Philosophiquement, l’idée que les enfants manquent de raison, de maturité ou de discernement est profondément ancrée depuis Locke et Rousseau. Cette représentation de l’enfance comme un « encore pas » – pas encore autonome, pas encore rationnel – justifie une mise sous tutelle totale qui va souvent plus loin que ce que la réalité du développement cognitif nécessite. Un enfant de 9 ans est capable d’évaluer une situation, d’exprimer une préférence fondée, de comprendre des conséquences. On lui demande rarement de le faire.

Quelles pistes concrètes pour réduire la domination adulte dans l’éducation?

Réduire l’adultisme ne revient pas à inverser les rôles ni à effacer la responsabilité des adultes. Cela commence par des ajustements concrets dans les interactions quotidiennes.

  • Expliquer les règles plutôt que de les imposer sans justification, même aux jeunes enfants
  • Demander l’avis d’un enfant sur ce qui le concerne directement – rendez-vous médical, organisation familiale, règles de vie – et en tenir compte réellement
  • Laisser une marge d’erreur sans surprotéger : un enfant qui se trompe et en assume les conséquences légères apprend davantage qu’un enfant sous cloche
  • Reformuler les injonctions : « range ta chambre parce que je l’ai dit » versus « range ta chambre avant le repas, sinon on ne trouvera plus rien ce soir »

Dans les contextes éducatifs, des approches comme les conseils de classe participatifs, les activités qui stimulent l’autonomie créative ou encore les pédagogies coopératives montrent que la participation des élèves améliore l’engagement sans fragiliser le cadre.

La question du passage au lit de grand illustre bien cette tension : c’est une décision qui concerne directement l’enfant, qui a des signaux à envoyer sur sa propre préparation, et pourtant elle est souvent prise uniquement par les parents. Associer l’enfant à ce type de transition, même symboliquement, change quelque chose.

L’adultisme ne disparaîtra pas par décret. Mais le reconnaître – lui donner un nom, observer ses formes ordinaires – est déjà une façon de cesser de le confondre avec de l’éducation.